jeudi, novembre 15, 2007








L’Iran : pourquoi l’arme nucléaire ?

Avec l’Iran, l’Europe est confrontée à un problème qui la renvoie à la question du rôle international qu’elle s’efforce de construire pour elle-même face à un partenaire difficile. En même temps, l’Iran l’oblige à définir une stratégie propre, distincte de celle des Etats-Unis.
Depuis qu’il a été élu il y a bientôt deux ans, Mahmoud Ahmahdinejad est rapidement devenu une sorte de vedette négative des médias occidentaux d’une manière beaucoup plus nette qu’avant lui l’Ayatollah Khomeiny. Y ont contribué bien entendu ses déclarations sur Israël, et plus encore peut-être l’absurde et répugnante conférence négationniste qu’il a organisée à Téhéran. Beaucoup de gens font très logiquement le lien entre ses propos sur Israël qui devrait être « rayé de la carte » et d’autre part le comportement de son gouvernement vis-à-vis de l’Agence de Vienne, son désir affiché de poursuivre à tout prix l’enrichissement de l’uranium. On en conclut spontanément qu’il chercherait à se doter de l’arme nucléaire dans le but de détruire Israël. En Israël même, il a fini par être régulièrement comparé à Hitler. Il occupe dans l’imaginaire israëlien un rôle diabolique qui rappelle, en pire, celui tenu auparavant par Nasser puis par Arafat.
Et pourtant, ce point de vue se fonde sur des postulats faux et discutables. Il faut d’abord rappeler que contrairement à ce qui est paresseusement affirmé, Ahmadinejad n’est pas un « dictateur ». Il a été élu pour quatre ans, c’est-à-dire une durée limitée (ce qui n’est certes le cas d’aucun dictateur), dans des conditions qui relèvent bien sûr de la manipulation et ne sont pas vraiment démocratiques, mais le fait est là, et il devra très logiquement quitter le pouvoir en 2009. La constitution l’autorise à se représenter une fois pour un nouveau mandat, mais il est douteux que ceux qui encadrent et manipulent le processus électoral en Iran le laissent faire. On peut même supposer qu’il quittera son poste avant l’échéance, tant il est clair qu’il est impopulaire et qu’il indispose ceux-là mêmes qui lui ont permis d’arriver au pouvoir.
Mais surtout : en Iran, la réalité du pouvoir suprême appartient non au président, mais au Guide la République islamique, le discret Ayatollah Ali Khamenei, inamovible et non élu. L’article 110 de la constitution lui reconnaît la direction des forces armées, et tant les Pasdarans que l’armée régulière sont donc sous sa dépendance. Si les dirigeants iraniens ont pris la décision de se lancer dans la fabrication et la maîtrise de l’arme nucléaire (ce qui n’est pas certain à 100% et relève pour une part de la présomption), cette décision a été prise par lui, et si elle devait aboutir à quelque chose, c’est lui qui aurait la maîtrise du feu nucléaire, ce qui aurait pour effet bien entendu d’accroître considérablement son pouvoir au détriment de la fonction présidentielle. Pareillement, c’est la permanence d’Ali Khamenei au pouvoir qui garantit la continuité de l’effort de recherche s’il existe, et par voie de conséquence c’est à lui qu’incomberait aussi la responsabilité de revenir éventuellement sur la décision de se doter de l’arme nucléaire.
Pourquoi les dirigeants iraniens souhaitent-ils (ou souhaiteraient-ils, car encore une fois ce n’est pas absolument établi) l’arme nucléaire ? Certainement pas, comme le croient certains, pour détruire Israël. Ce pays est éloigné de leurs frontières, il a les moyens de les anéantir et ne concerne en rien leurs intérêts essentiels. Comme l’a confié récemment le ministre iranien des Affaires étrangères, Hosseini, l’Iran n’a pas de raison de se sentir menacé par Israël. Ce qu’ils cherchent à réaliser est beaucoup plus vraisemblablement la sanctuarisation de leur territoire national. De manière plus politique, cette sanctuarisation serait aussi un moyen de verrouiller leur régime face à tout danger de déstabilisation extérieure. Certains estiment que si la décision a été prise, elle l’a été en 1998, peut-être à la suite de la guerre du Kosovo. Ils ont en effet parfaitement compris que l’OTAN n’aurait jamais attaqué la Serbie si celle-ci avait été nucléarisée. On peut aussi supposer qu’ils ont été encouragés par le précédent du Pakistan, leur voisin, qui a fait exploser sa première bombe atomique sans être sérieusement inquiété par la communauté internationale. Surtout, les événements ultérieurs n’ont pu que les renforcer dans leur décision : la chute du régime des Talibans, leur ennemi, en 2002, et l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003 ont aggravé chez eux le sentiment d’être encerclés par les Etats-Unis, qui ne se cachent pas de poursuivre une politique de « changement de régime ». Dans ces conditions, ils ont tout intérêt dans cette perspective à exagérer l’état d’avancement de leurs recherches, et même à bluffer.
Un autre élément peut également jouer, qui est la difficulté (et même l’impossibilité) de surclasser les Etats-Unis en matière d’armement classique. Le vieux concept de dissuasion de faible au fort s’appliquerait ici avec pertinence. L’équipement de l’armée iranienne date pour une part des achats massifs que le Shah avait effectués auprès des Etats-Unis, il a été utilisé pendant la guerre contre l’Irak, et difficilement renouvelé depuis, en partie en raison de la difficulté à trouver des fournisseurs. Il n’y a guère que dans le domaine des missiles qu’elle semble disposer d’armes performantes et modernisées. L’arme nucléaire, correctement servie par des missiles raisonnablement efficaces, peut s’avérer comparativement moins coûteuse et suffire à apporter une sécurité de base au régime et au pays. Elle dispenserait de s’engager dans une course ruineuse aux armements classiques que le pays n’a guère les moyens de remporter.
Faut-il s’accommoder de cette politique ? Certains le soutiennent. Emmanuel Todd a repris les vieilles idées du général Gallois sur la dissémination nucléaire et soutient par exemple que l’accession de l’Iran à l’arme nucléaire ne serait pas très grave, qu’elle aurait comme seul effet de créer un équilibre de la terreur au Proche-Orient. Un article récent de Martin van Creveld dans Le Monde va dans ce sens, et les déclarations controversées de Jacques Chirac également, ce qui revient à minimiser le danger que la dissémination nucléaire peut représenter pour la paix.
Il est certain qu’il y a des arguments sérieux pour soutenir ce point de vue. Le précédent de la Chine populaire par exemple peut être invoqué. Celle-ci s’est dotée de la bombe H en 1967, en plein délire de la Révolution culturelle, et Mao avait été jusqu’à soutenir que l’anéantissement nucléaire était une perspective politiquement acceptable. La conjonction d’une doctrine belliqueuse et d’armes de destruction massive n’a pourtant pas produit les effets désastreux qu’on aurait pu redouter en vertu d’une sorte de responsabilisation inhérente à la possession de ce type d’armes. D’ailleurs on peut relever que la rhétorique a pour une part la fonction de compenser une situation de faiblesse, et qu’elle cesse d’être nécessaire à partir du moment où le faible devient fort.
Pourtant, l’accession de l’Iran à l’arme nucléaire aurait des conséquences assez graves qu’il ne faut pas méconnaître. Elle entraînerait en effet en pratique la fin du TNP dont l’Iran est en principe signataire, et déjà gravement fragilisé par le traité indo-américain (qui semble il est vrai en passe d’avorter). Bien des pays (ainsi la Libye par exemple) qui y ont adhéré avec réticence seraient encouragés à revoir leur position. Les pays qui auraient le plus de raison de se sentir menacés par la nucléarisation de l’Iran ne sont pas Israël, mais les riverains de l’Iran, Emirats du Golfe et Arabie Saoudite, exposés désormais à un chantage de leur puissant voisin. Les premiers n’auront guère d’autre choix que d’ouvrir leurs ports à des armes nucléaires américaines, et la seconde sera clairement tentée de se doter elle aussi de ce type d’armes. On peut supposer que l’intérêt récent des Saoudiens pour l’achat de centrales nucléaires civiles obéit à ce genre d’arrière-pensées. Les Israëliens de leur côté, qui ont entrepris de se doter de sous-marins nucléaires, étendraient évidemment leur arsenal, comme la Russie, qui pourrait envisager une renucléarisation de l’Asie Centrale. Cet événement serait en réalité un véritable signal de relance mondiale de la course aux armements nucléaires qui ne se limiterait pas du tout au Proche-Orient mais concernerait aussi l’Europe.
C’est la responsabilité de l’Europe d’amener les dirigeants iraniens à comprendre qu’ils doivent choisir entre la modernisation économique et l’arme nucléaire et qu’ils ne pourront pas atteindre ces deux objectifs à la fois. Toutes choses égales, et sans succomber à la magie des amalgames, il faut relever que le dilemme qu’ils affrontent ressemble dans une certaine mesure à celui rencontré par les dirigeants soviétiques dans les années 80. La révolution islamique de 79 n’a pas tenu ses promesses économiques et a un impératif besoin de modernisation économique et de croissance. Seule une ouverture économique peut réaliser cela, ce qui donne à l’Europe un poids et une crédibilité dans cette négociation. Toutefois elle ne pourra atteindre son but que si elle convainc les Etats-Unis de renoncer à une politique agressive de « changement de régime ». Assurément le régime de Téhéran n’a pas d’avenir, au moins sous sa forme actuelle, mais il serait dangereux et incertain de miser pour autant sur un tel « changement de régime », qui reste en tout état de cause l’affaire du peuple et de la société civile iraniens et d’eux seuls. Il y a d’ailleurs au fond deux manières de réaliser un changement de régime : la première est l’intervention externe, c’est-à-dire l’agression, avec tout ce qu’elle a de dangereux, de sanglant et d’inacceptable sur le plan du droit, comme le montre le désastre irakien. La seconde est de miser sur l’évolution interne et de l’encourager, sur le modèle de ce qui s’est passé en Europe de l’est et pour l’URSS. Les partenaires existent en Iran pour une telle politique et le président Ahmadinejad n’est pas éternel.
C’est précisément cette politique difficile et exigeante qui doit servir de modèle à l’Europe. Elle dispose pour cela d’une « carotte » à proposer à l’Iran, et qui est la perspective d’une adhésion à l’OMC, ce qui ne serait en tout état de cause possible qu’avec le soutien des Etats-Unis. C’est pourquoi il ne s’agit pas simplement de convaincre Téhéran mais aussi d’amener Washington à infléchir sa position, car l’agressivité et les discours sur le changement de régime interdisent en réalité toute négociation. Les déclarations étourdies de Bernard Kouchner sur la guerre sont aussi irresponsables que stériles. L’adoption de sanctions hors ONU est, elle, envisageable, notamment dans le domaine bancaire, mais à la condition de comprendre qu’elle n’est pas une étape vers une guerre jugée inévitable, mais au contraire un moyen de faire pression efficacement et rationnellement sur les Iraniens.
Telle doit être la politique à laquelle l’Europe peut raisonnablement prétendre vis-à-vis de l’Iran. Elle se distingue très clairement de celle des Etats-Unis tout en ayant besoin de leur concours ; elle n’est pas une politique de confrontation parce qu’elle vise à négocier des objectifs précis, mais elle suppose en même temps la fermeté. C’est cet équilibre difficile qui la rend peu spectaculaire, mais il n’y en a pas d’alternative raisonnable pour l’UE.

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